Ce dont Fidel est le nom



Il était une fois une histoire bien réelle. Dans une Amérique Latine ensanglantée par les ambitions impériales de son grand voisin du Nord, destiné selon le libertador Simon Bolivar (1783-1830) a “couvrir de misère les Amériques au nom de la démocratie”, douze guérilléros allaient changer l´histoire du continent.   

Quelques années auparavant, au nom de la doctrine Monroe qui prétendait asservir les pays d´Amérique Latine à leur seul dessein, les Etats-Unis renversait le président Guatémaltèque Jacobo Arbenz, pour avoir osé proposer de timides mesures en faveur des plus pauvres. Le coup d´Etat dans ce petit pays d´Amérique centrale devait servir d´avertissement aux gouvernements de la région. Bien avant l´ère néolibéral, les Etats Unis entendaient alors montrer a leur pré carré, qu´il n´y avait pas d´alternative possible à leur domination continentale.

Cependant, depuis la Sierra Maestra, une poignée de barbudos lancèrent un cri, emprunté à leurs ancêtres révolutionnaires français, qui résonne encore sur le continent : « Patria o muerte, venceremos ». A leur tête, celui qui désormais vient de s´éteindre : Fidel Castro Ruz.

Le feu allumé par Cuba allait s´étendre bien au delà de ses frontières. Car il rappelait que rien n´est impossible et que l´injustice sociale n´est pas une fatalité. Fidel s´évertua à transformer le pays, et aux yeux de tous à offrir son modèle en laboratoire d´idées. Il ne cantonna pas le socialisme à de vaines études scolastiques, mais il lui modela une figure et en fit un horizon dynamique en construction.

Alors que dans le monde occidental, l´image de la Révolution cubaine fut dénigré au fur et à mesure que le romantisme rebelle des premières années laissait la place à la construction d´une société révolutionnaire, en Amérique Latine Cuba a toujours représenté le refus de l´ordre établi ainsi que la contestation d´un modèle capitaliste prédateur. Pourquoi donc, l´exemple cubain personnifié par Fidel Castro a-t-il autant influencé l´Histoire du continent latino-américain?

Fidel, en Amérique Latine, c´est d´abord l´incarnation de la lutte pour l´indépendance. Après les libertadores du XIXe siècle qui ont vaincu le colonialisme espagnol, il est l´homme politique qui a démontré qu´un peuple conscient et combatif peut tenir tête au plus puissant des empires. Dans la plupart des pays de la région, cette volonté d´indépendance fait des émules. D´abord par les tentatives de prise de pouvoir par les armes, puis dans la lutte contre les dictatures militaires mises en place par les Etats Unis et surtout, lors de la dernière décennie, dans la construction de politiques multipolaires et d´intégration régionales. L´indépendance reste une constante du jeu politique latino-américain, avec Fidel et Cuba comme exemple à suivre.

Dans des pays soumis au bon vouloir de technocrates étrangers du FMI, de la Banque Mondiale et du gouvernement étasunien, la souveraineté nationale et populaire n´est pas un vain mot. Elle suppose l´établissement par le Peuple de politiques nationales qui défendent l´intérêt général et la justice sociale. A rebours des pays latino-américains trop longtemps soumis aux dicktats du marché ou aux barbaries des régimes militaires, Fidel a su rendre la dignité à son Peuple en construisant un système de santé et d´éducation reconnu mondialement et envié par de nombreux peuples de la région.  Comme corolaire de la notion d´indépendance, cette souveraineté politique, pilier du modèle cubain, a toujours privilégié la construction d´un modèle politique endogène de développement qui défend les besoins de la population, en l´intégrant dans les prises de décisions, tant au niveau local que national. Ceci explique en partie pourquoi la Révolution cubaine n´a pas succombé lors de l´explosion de l´Union Soviétique et pourquoi Fidel a toujours suscité de l´admiration chez ses pairs latino-américains, quelque soit leur idéologie. Le Comandante a démontré que la souveraineté n´est pas le privilège de nations riches mais qu´elle est le principal vecteur des politiques d´émancipations. Tous les récents leaders politiques progressistes d´Amérique Latine ont marché dans les pas du géant cubain en faisant de la récupération de la souveraineté et de la dignité du Peuple, la base de leurs révolutions citoyennes. 

Ces velléités d´ indépendance et de souveraineté ont un cout. Celui des attaques permanentes de l´Empire pour éviter que le « mauvais exemple cubain » ne contamine les pays de la région. Conséquences : plus de 3500 morts dus à des actes de terrorisme promu par Washington, 600 tentatives d´assassinat de Fidel Castro, et un blocus économique criminel qui avait pour but d´étouffer économiquement l´ile révolutionnaire et de montrer au monde que le socialisme ne peut être qu´un échec. Et pourtant, là où plusieurs pays auraient jeté l´éponge, Cuba a toujours résisté. Y compris dans les moments les plus difficiles. Lorsque l´allié soviétique abandonna l´ile, Fidel Castro déclara á son Peuple: « nous sommes face a la période la plus difficile de notre histoire, nous nous retrouvons désormais seul face à l´Empire. (…) Un peuple faible, un peuple lâche, se rend et retourne à l´esclavage mais un peuple digne, un peuple courageux comme le notre n´y retournera jamais. » Cette résistance permanente a toujours été un exemple pour les peuples latinos en lutte dans leurs pays respectifs. Au plus profond des désespoirs, le verbe de Fidel et la combativité du peuple cubain maintenait allumé l´espoir au bout des tunnels les plus noirs.

Tous ce que symbolisait Fidel Castro n´aurait sans doute pas eu le même impact sur le continent latino-américain sans la solidarité active que Cuba a réalisé depuis l´avènement de la Révolution Cubaine en 1959. Que se soit par la formation professionnelle offerte gratuitement á plusieurs milliers de latino-américains, par de l´aide économique ou militaire contre des régimes brutaux, par des soutiens politiques ou diplomatiques, par l´envoi de médecins ou de professeurs, Fidel a fait de la solidarité internationale l´acte politique majeur de la Révolution Cubaine. Présent sur plusieurs continents, l´Etat cubain, au budget pourtant réduit et soumis à un blocus s´est toujours distingué par une politique constante pour sauver les damnés de la terre, et tenter de remédier aux dommages collatéraux d´un capitalisme sauvage. Ce faisant,  le Comandante  a démontré que les solutions et l´émancipation des peuples du Sud peuvent venir de pays du Sud, si petit soient-ils.


Pour les peuples latino-américains, Fidel fut un phare. Un phare dont la lumière brillera toujours, malgré sa disparition physique, car ce dont Fidel est le nom ne meurt jamais.  Il s´agit ni plus ni moins des principes fondamentaux de la lutte pour un monde plus juste.